mercredi, 11 janvier 2006 00:00

Frédéric PORTE, « De la musique symphonique à la télévision… »

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frederic porteFrédéric Porte est compositeur pour la télévision, essentiellement pour TF1 (ZODIAQUE, DOLMEN, PERE ET MAIRE, LE JUGE EST UNE FEMME, etc…), et plus occasionnellement pour France 2 (AVOCATS & ASSOCIES).

Loin de manier les poncifs propres à une pensée « artistiquement » correcte, Frédéric Porte, dont la générosité et l'humilité sont à l'image de son travail, reste très réservé et préfère laisser la musique parler à sa place, Frédéric Porte revendique haut et fort la liberté qu'on lui laisse, et clame le bonheur qu'il a à travailler pour un média, la télévision, qui a acquis son indépendance et qui n'a aujourd'hui rien à envier au cinéma.
Nous sommes très heureux de pouvoir présenter à nos lecteurs le travail de celui qui est aujourd'hui l'un des compositeurs de télévision français les plus en vogue, et que nous avons rencontré dans son studio à Boulogne Billancourt le vendredi 11 novembre.

Vous avez composé pour le générique de la série Avocats et Associés (France 2), et les mini-séries La Battante, Zodiaque et Dolmen. Comment devient-on compositeur pour la télévision?

Frédéric PORTE : Je ne pense pas qu'il y ait tellement de particularités entre la télévision et le cinéma. Je voulais faire de la musique de films et j'aimais les séries TV que je regardais quand j'étais petit. C'est tout naturellement que j'ai voulu faire de la musique pour la télévision. J'ai eu la chance de pouvoir trouver les filons pour en faire…


Le travail pour la télévision est-il très différent de celui que l'on peut avoir pour le cinéma?

Je pense pas, si ce n'est que le travail pour la télévision dure plus longtemps avec les séries. Je trouve que celles-ci s'améliorent de plus en plus, puisque depuis quelques années les chaînes, les producteurs ont de plus en en plus de moyens et prennent de plus en plus de risques, ce qui est d'autant plus excitant. Mais à peu de choses près, le travail pour la télévision et le travail pour le cinéma sont similaires.


Il y a peut-être une très légère différence, qui a son importance. Des scientifiques ont mesuré que le temps qu'il fallait à un spectateur pour décider de la chaîne qu'il veut regarder est environ de quelques secondes. La composition d'un générique télévisé est donc un défi puisqu'il faut séduire très vite le spectateur afin d'éviter qu'il ne parte trop rapidement. En même temps il doit fidéliser le téléspectateur sur la durée en donnant une identité sonore à la série. Avez-vous pris en compte ces exigences en composant le générique de la série AVOCATS ET ASSOCIES par exemple?

Heureusement, je ne travaille pas pour des scientifiques (rires). Je ne me pose pas beaucoup de questions. Je ne pense pas à « accrocher » le spectateur. Je me mets à sa place et je matérialise avec ma musique les émotions que je ressens. Plus tu es sensible, plus tu ressens de choses, plus tu ressortiras de choses et plus tu as de chance de sortir ces émotions.


A la télévision, est-on vraiment libre ? Qui décide du ton qu'il faut donner à la musique: le réalisateur ou la chaîne de télévision?

La chaîne de télévision commande un film, elle paie, il n'y a aucune raison qu'elle n'ait pas la capacité, à la fin, de juger, de donner son avis. La chaîne est là pour ça et tant mieux. Je travaille surtout pour le réalisateur et le producteur. Si tu as la confiance de la chaîne, cette dernière te laisse tranquille avec ton réalisateur et ton producteur. Sur les 5 heures de musique de ZODIAQUE, TF1 a écouté le générique, le thème, deux-trois maquettes. Mais ensuite la chaîne n'a pas demandé à écouter toutes les musiques. Il est normal que sur un gros projet comme celui-là la chaîne demande à écouter le thème : elle a du recul, et finalement, un téléfilm est un travail de collaboration… Moi je me sens très libre. Il peut y avoir des conflits avec un producteur, un réalisateur, quand il y a des divergences de vue… Mais je ne me sens pas dans un carcan, je n'ai pas l'impression d'avoir plus de contraintes qu'ailleurs. Des contraintes on en a toujours de toute façon : pour alimenter une passion et la création, il faut en avoir un petit peu, c'est très enrichissant.


Cela fait partie du travail pour l'image…

Point à la ligne… Sinon libre à toi de faire ta propre musique sur un disque : c'est vachement bien aussi (rires).


Pourriez-vous nous parler un peu de votre approche sur DOLMEN? Il s'agit d'une série policière assez spectaculaire dans laquelle les mythes celtes ont beaucoup d'importance... Comment concilier une approche très généreuse et très lyrique de l'orchestre, comme celle que vous avez coutume d'avoir et l'inévitable référence à la musique celtique?

On ne s'est pas préoccupé du côté celtique. Avec le réalisateur, tout de suite, lorsqu'on s'est parlé, on s'est dit : ce n'est pas parce qu'on est en Bretagne qu'on va mettre du Biniou, ce serait ridicule. C'est plutôt une fresque, une histoire, une aventure, qu'importe que cela soit en Bretagne ou non. A la limite, si cela ne s'était pas passé en Bretagne, on aurait peut-être eu envie de faire de choses à contrepied, mais pour le coup non. Il y a effectivement dans le générique une petite teinte, c'est clair, mais c'est une teinte plus qu'autre chose. De toute façon on ne voulait vraiment pas « typer » la musique. Après, Universal s'en est chargé : ils ont sorti un disque du générique avec des musiques celtiques inspirées du film.


DOLMEN, à bien des points de vue, rappelle la série ZODIAQUE, le grand succès de TF1 diffusé pendant les vacances d'été 2004 et qui a permis de vous faire connaître du grand public. Avez-vous abordé DOLMEN et ZODIAQUE de la même façon?

L'approche a nécessairement été différente, car DOLMEN est plus ésotérique que ZODIAQUE : cela part un peu plus loin. Le prochain ZODIAQUE sera peut-être plus polar, je ne sais pas. C'est vraiment instinctif : moins on se pose de questions mieux c'est. C'est idiot : cela arrange beaucoup les journalistes qu'on parle beaucoup sur une musique mais je ne vois pas vraiment tout ce qu'on peut en dire : c'est surtout fait pour être écouté vous voyez! (rires).


Beaucoup de compositeurs se posent des questions sur leur propre musique…

Je me pose beaucoup de questions lorsque je travaille. Mais une fois que j'ai achevé la musique, j'oublie toutes les questions que je me suis posé : c'est vite oublié (rires).


LE MAITRE DU ZODIAQUE, la suite du premier opus, est actuellement en tournage pour une diffusion à l'été 2006. Etes-vous encore de la partie?

Bien sûr ! Le réalisateur, le chef monteur, les scénaristes ont commencé à faire quelques bandes annonces pour le MIP [marché international destiné aux professionnels de l'audiovisuel, NDLR] avec les premiers rushes qu'ils ont reçu : le fait de retrouver les comédiens, les thèmes musicaux, cela nous a mis tous dans une superbe euphorie ! J'attends avec hâte de démarrer !


Pensez-vous reprendre les thèmes que l'on a entendu auparavant?

Oui…. C'est le principe de la série… On ne va pas toucher au générique. Ce n'est pas moi qui en décide pour l'instant mais c'est ce qui est prévu. Le spectateur connaît ce thème, ce serait trop bête de l'enlever. On développera ensuite bien évidemment d'autres thèmes mais on retrouvera toujours le thème « famille » qu'on a eu dans la première saison.


Vous suffisez-vous généralement de votre home-studio ou utilisez-vous un orchestre ? Quels sont les moyens que l'on vous donne pour faire cette musique spectaculaire ?

Je fais avec les moyens qu'on me donne, c'est certainement la plus grosse contrainte que j'ai. Et cela se passe somme toute pas mal. Les producteurs font de plus en plus d'efforts sur la qualité des séries, vu qu'elles sont de plus en plus populaires. La musique fait partie des choses sur lesquelles on peut compter. On fait en fonction : des choses sont mieux à faire en home studio, d'autres sont mieux à faire avec l'orchestre. On fait aussi beaucoup de mélanges. Quand il faut un orchestre, je vais enregistrer en Bulgarie, où il y a un très bon orchestre. Depuis 6 ou 7 ans qu'ils font des musiques de film pour les européens, c'est devenu un orchestre à la hauteur des autres. Il faut juste 3 heures d'avion pour y aller (rires) : c'est la seule différence… J'y ai mes habitudes, je connais bien les musiciens, le chef d'orchestre. Je fais venir un ingénieur son de Rome. On a une chouette équipe et ça se passe très bien. Le studio (rythmiques, programmation), je fais ça à Paris, tout simplement : je ne fais pas ça dans les pays de l'Est ça ne sert à rien (rires).


En général, quelles sont vos influences ?

Bach, Brahms ... que j'aime beaucoup, d'autres bien plus récents comme: Morricone, Williams, Cosma, James Horner, Christopher Young, John Barry, etc… J'écoute en ce moment le dernier album de McCartney. J'écoute Daniel Potter, Keen... Il y a plein de choses qui existent et tant mieux. Il n'y a pas de génération spontanée. On se nourrit des autres on créé toujours en fonction de nos influences, de ce qu'on a appris au Conservatoire. « On est ce qu'on mange »: avec la musique c'est pareil (rires).


Pour finir, quel regard portez vous sur vos collègues, sur la musique de télévision en général ?

J'entends plein de trucs supers, et je dis ça sans aucune hypocrisie. J'entends des choses très chouettes et d'autres qui ne me plaisent pas… Je ne porte pas trop de jugement… parce que je sais que tu peux être aussi victime d'un réalisateur avec qui tu ne peux pas t'entendre, qui ne veut pas ce que tu fais. Mais comme tu es sur une série, il est bien obligé de travailler avec toi, ce qui fait tout ça n'est pas très positif pour apporter le meilleur de toi même. Nous avons ces difficultés qui sont inhérentes à tous les métiers… Sur la musique de film, cela peut donner des résultats dont tu n'es pas très content. Je suppose que si cela m'arrive à moi, cela peut arriver aux autres. Donc tu peux entendre des musiques d'un congénère qui n'est pas terrible mais la question qu'il faut se poser est la suivante: « aurais-je pu faire mieux ? » Quand tu as un film qui ne t'inspire pas, un réalisateur que tu n'aimes pas et un producteur qui ne te paie pas (rires )… ça arrive ! C'est dans la difficulté qu'on apprend… Depuis que l'UCMF a été créé, on met une tête sur les musiques qu'on entendait avant. On se voit, on parle, on discute, on apprend à se connaître et à ne pas se juger les uns les autres…


Propos recueillis par Damien Deshayes aka Yuhira
Retranscription : Damien Deshayes aka Yuhira


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